Enfant, déjà, je les regardais, curieux, ces géants gris
et noirs, allongés sur l'estran près du moulin.
Les gens disaient alors : " C'est le cimetière des bateaux cassés
". Dans mon esprit pourtant ces navires n'étaient pas morts, ils
dormaient seulement. Pour moi ils voyageaient toujours, je les imaginais glissant
doucement dans l'océan, quittant le port, appareillant pour des destinations
connues d'eux seuls. Je ne les voyais pas pêchant du poisson mais de
tout autres richesses par-delà les tempêtes, approchant de tout
près l'endroit où naissent les arc-en-ciel, chuchotant au vent
et frôlant de leurs gréements le ventre rond des nuages.
Puis je me suis mis à suivre mon frère, courant les grèves par tous les temps. Ces épaves, nous les avons explorées avec fébrilité, fouillant les cales, entre les membrures, espérant y découvrir quelques cartes, pièces d'or, sextants Mais elles ne nous rien données.
Elles
étaient là, sous la pluie ou sous le soleil, gisant comme des
léviathans étranges, derniers d'une race à présent
disparue, étendus sur le sable comme pour une ultime respiration. En
grandissant, je me suis éloigné de cet endroit, je n'y percevais
plus le mystère. J'ai voyagé moi aussi, j'ai vécu, et
puis un jour, je les ai retrouvées complètement ; j'avais passé
là des moments si uniques, comme lorsque par grande marée, nous
nous isolions sur l'un de ces bateaux avec au ventre la peur d'être
pris par la mer, et le soulagement de voir les eaux finissant par descendre,
elles qui nous avait tenues prisonniers pendant de si longues minutes.
Le temps les a usés, brisant leurs squelettes et à présent
seules pointes hors du sol quelques membrures grises qui semblent s'être
mélangées avec le sable de l'estran dans une étrange
et ultime alchimie.
Mon frère est devenu charpentier de marine ; lui non plus n'est pas
resté insensible à ces grandes structures. Il a pris les cotes
de ces chalutiers, et avec patience et dextérité, lui et ses
compagnons ont fait revivre certains de ces bateaux. Les dundees étaient
de nouveau prêts à glisser sous le vent.
Moi le peintre en rupture d'images et de symboles dans une société
opaque, je suis revenu en arrière et avec mélancolie, j'ai trouvé
dans les restes de ces navires de quoi tracer sur la toile les formes des
bordées, des membrures, des gouvernails, de toutes ces pièces
de bois a présent prises dans les herbes et le sable.
Chaque fois dans le tableau quelque chose prenait vie, je suivais cette construction
qui doucement allait de l'avant. J'essayai d'y intégrer une lumière,
une lumière étrange, blanche et sèche. Alors, sur les
toiles se dressaient des motifs qui affirmaient leurs solidités et
dont je n'étais que le vecteur. Un cercle s'ouvrait, un cercle intemporel
où tous les souvenirs que j'avais de ces épaves semblaient danser,
et la véritable richesse, l'or qu'elles gardaient, était en
fait le pouvoir qu'elles avaient de stimuler mon imagination, de me faire
voyager, rêver, avancer, vivre

Né en 1962 à Brest, vit au Guilvinec.
Autodidacte, peint depuis 1989 essentiellement des épaves de navires. Depuis quelque temps, peint des personnages. La technique employée est quasiment toujours l'acrylique, sur un support bois ou papier marouflé sur bois.